En Roumanie, Une Longue Nuit de 42 Ans
Mon chemin de croix a commencé le deux août 1948. C'était le dernier jour de notre retraite annuelle..
Les Directeurs des trois écoles catholiques appartenant aux Frères à Bucarest furent appelés par les dirigeants communistes de Roumanie qui étaient au pouvoir, et ils furent informés que le gouvernement communiste voulait nationaliser les écoles privées (libres). Les Frères devaient par conséquent remettre aussitôt les clés de leurs écoles. En moins d'une heure, nous nous trouvions jetés à la rue. On ne nous permettait que de prendre nos effets strictement personnels: chaussures, linge, etc. Tout le reste devait demeurer dans l'école: livres de la bibliothèque, lits, armoires, etc.
On nous a aussi indiqué que nous devions abandonner la vie communautaire, et que nous serions employés comme professeurs, sinon, nous devions nous débrouiller pour trouver moyen de survivre.
Les dirigeants nous ont imposé, par décret, la résidence dans un petit appartement, au deuxième étage de l'évêché catholique-romain...
Ce décret ne s'appliquait qu'aux religieux qui travaillaient dans les écoles. Les Jésuites et les Franciscains qui étaient prêtres, n'étaient pas désignés ici mais ils ont dû abandonner leur habit religieux et sont allés dans les paroisses.
Seuls les Frères des Écoles chrétiennes furent touchés par ce décret. Les deux communautés de Frères ont formé alors une seule communauté sous la direction du f. Directeur et Visiteur auxiliaire Bonifazius Sattmann. Nous étions quelque 20 frères. Chacun devait donner par écrit son accord ou son refus. J'étais parmi les plus jeunes: 24 ans. Je n'avais enseigné que trois ans à l'école St-Joseph. Je n'ai pas hésité un instant sur ce que je devais faire. J'étais conscient que ma place devait être parmi les Frères et avec eux. J'étais aussi persuadé que la situation n'allait pas durer longtemps. I1 y avait deux frères plus jeunes que moi. Malheureusement, plus tard ils ont quitté pour diverses raisons; ils l'ont regretté par la suite, même si notre vie n'était pas facile.
Les dirigeants communistes ont essayé, par des pressions et des promesses de nous faire abandonner la vie religieuse. Ils n'y ont pas réussi.
Le f. Boniface (Bonifazius) était le procureur et le supérieur en ces temps pénibles. Sa foi en la Providence nous a tous impressionnés et nous a donné à tous du courage. Nul d'entre nous n'était pusillanime ou timoré, même si cela n'a pas toujours été facile. Il était le père, le chef et l'ami de tous malgré sa surdité tenace. I1 a beaucoup prié, justement parce qu'il était sourd.... Après la grâce de Dieu, c'est à lui que nous devons notre vie communautaire. I1 était le supérieur que la Providence nous avait préparé et qu'elle nous a donné pour ces temps troublés.
Bientôt ont surgi les premières difficultés. Les maigres ressources étaient épuisées. Pour survivre, les Frères devaient donner des leçons privées. Les parents le désiraient. Ce fut mon emploi pendant cinq ans. C'était un nouveau mode d'apostolat. Par les leçons particulières, nous continuions d'avoir une influence religieuse. C'était plus important que jamais.
Nous avons bientôt commencé à donner des leçons de catéchisme dans les paroisses. Nous avons été tranquilles pendant deux ans. C'était le calme avant la tempête.
Le premier orage s'est déclaré en 1950. Cinq frères ont été alors arrêtés. Deux d'entre eux qui avaient travaillé à la Nonciature furent conduits devant la justice et chacun fut condamné à 16 ans de prison, et les trois autres à deux ans de travaux forcés sans avoir subi de procès loyal.
Par précaution, une partie des frères ont été placés chez quelques anciens élèves.
Nous avons connu de nouveau une période de calme, après que le grand Moloch eût dévoré son offrande...
I1 semblait que les nuages allaient disparaître après la conférence de Helsinki. Les frères sont revenus dans leur appartement et ont repris leurs cours de religion dans cinq paroisses où se rassemblaient chaque dimanche environ 300 catholiques. Cela n'était pas dans du goût des autorités communistes. Ils disaient à leur collègues: «Vous n'arrivez pas à rassembler les jeunesses communistes, et cette poignée d'éducateurs religieux remplissent leur salle tous les dimanches». Des anciens élèves et des amis ont averti les frères qu'il se préparait quelque chose contre eux. Le f. Boniface est demeuré tranquille et a exercé une influence dans la fidélité des frères et leur confiance en Dieu.
Pendant deux ans, nous avons enseigné la religion en présence d'espions qui étaient partout. Nous les connaissions, ils nous connaissaient. Mais le signal n'était pas encore donné pour une action... I1 fut donné le 21 août 1958: quatre frères ont été arrêtés, et trois anciens élèves avec eux. Ils avaient mobilisé d'autres élèves. Après 3 mois d'enquêtes et d'interrogatoires pénibles, ou même de tortures, le 17 décembre 1958, ils furent condamnés à 90 ans de prison. Les deux frères plus âgés reçurent une sentence de 20 ans chacun, les 3 autres 15 ans chacun et les deux plus jeunes écopèrent de 10 ans chacun.
Le crime? Avoir enseigné la religion à des jeunes. On peut lire ce motif dans le texte de la sentence m 1252-58 (dans le texte italien et le texte français dont j'ai joint copie).
Voyez!... pourquoi condamnent-ils à 10, 15 ou 20 ans de prison? Eux qui se disent membres d'un régime prétendûment le plus humaniste... du monde? Un esprit sain ne peut pas comprendre cela, et cependant les communistes condamnaient aux plus dures prisons pour de tels crimes», et ne rougis-saient pas d'en mettre la preuve sur le papier. Que direz-vous, occidentaux, d'une telle mascarade? Et vous, les communistes de l'ouest, que direz-vous de votre fraternité universelle et de votre justice...? A1-liance du bloc de l'est !...
Alors les difficultés recommencèrent. Nous nous sommes trouvés 110 résidents dans une pièce de 11 m sur 10 m avec une seule fenêtre qui était bouchée avec des planches clouées de l'extérieur afin de ne pas permettre aux prisonniers de voir dehors. Dans un coin, pour attirer les rats, il y avait quatre seaux (il n'y avait pas de WC). Les seaux étaient libres une ou deux fois par jour... Personne ne pouvait rester sous les fenêtres. C'était absolument défendu. On dormait à même le sol de ciment, on ne pouvait même pas se coucher sur le dos, parce qu'on manquait de place; il fallait dormir sur le côté, tassés comme des sardines. Souvent ou la plupart du temps le dernier qui venait dans la pièce devait dormir assis sur les seaux qui servaient de W.C.
Bientôt, nos corps ne furent qu'une plaie. I1 n'y avait pas d'eau. Chacun avait droit à un demi-litre d'eau par jour. I1 n'y avait pas de savon; ici ou là quelques petite grains de savon à laver. Pas de papier hygiénique. Une demi-heure de promenade, dans une cour d'environ 30 mètres carrés, avec de larges espaces entre nous, afin qu'on ne puisse pas parler au voisin, ni même le voir vraiment... Personne ne pouvait dire un mot. Un gardien (milicien) surveillait tout. Durant le jour personne ne pouvait se reposer au lit, mais seulement les malades qui avaient la permission d'un médecin. On ne pouvait ni donner des conférences, ni en écouter, ni étudier quelque langue étrangère ou l'enseigner. On n'avait aucun moyen d'écrire: crayon, papier, même pas une aiguille. Tout était formellement défendu. Quiconque était surpris à manquer à ces lois était condamné à l'isolement pendant 3 à 5 jours. Dans cet endroit d'isolement, il était impossible de s'asseoir de 5 heures à 22 heures. On ne recevait à manger que 2 fois par jour, et seulement 100 grammes de pain et un demi-litre d'eau salée.
On me dira peut-être ici que je fais erreur, que j'exagère. Non, cher lecteur, il n'y a pas d'erreur. C'était en fait bien plus terrible. Je vous recommande le livre de Soljenitsyne «L'Archipel du Goulag».
I'1 ne trompe pas. I'1 n'exagère pas. Vous trouverez dans ce livre toutes les cruautés inhumaines inimaginables commises par ces gens.
Après un an de pareils traitements on demandait au prisonnier s'il voulait travailler. Bien sûr, tous ceux qui pouvaient se mouvoir, répondaient affirmativement. Nous étions au mois d'août 1959, au début, placés dans des wagons pour les animaux et dotés du même système de toilettes mentionné ci-dessus. Après deux jours et une nuit nous partions pour une destination inconnue. Comme les wagons étaient ouverts, nous avons pu constater qu'on nous conduisait dans la région appelée Grande Ile du Danube» aux environs de Braila. Là il nous a fallu construire un barrage de 17 km sur 35 km, contre les flots bouillonnants du Danube. Nous étions logés dans deux baraques. Environ huit cents hommes. Les installations étaient plus que primitives. Le plus grand problème était celui de l'eau. Un litre d'eau à mêler dans une espèce de café; moitié eau, moitié boue, qu'il fallait attendre jusqu'à 3 heures de la nuit.
Les conséquences ne tardèrent pas à se faire sentir. Dès le 10e jour (le 17 août), nous avons souffert de dysenterie. C'était un grand péril. Il n'y avait pas de médecin. Je n'avais que 12 tablettes de Talasol... Pendant 7 jours je n'ai pu manger absolument rien, ni boire. Vraiment rien. J'étais mourant (j'avais souffert de cela en prison, et c'était maintenant la deuxième fois).
C'est peut-être difficile à croire, mais je ne dis que la vérité. En deux semaines j'étais devenu un squelette. Ce fut aussi la première fois que je vis mourir un homme. J'en fus très impressionné. Et je ne semblais pas en meilleure condition que lui. Cependant, je n'ai pas perdu espoir. Les débuts ont été durs et ils ont duré longtemps. Je devais retourner au travail mais j'étais si faible que je ne pouvais presque pas marcher. I1 y en a beaucoup qui sont morts à cette époque.
Au mois de novembre je devais reprendre le travail au barrage. Nous devions le construire au pic et à la pelle C'était très difficile. Souvent nous avons pensé au travail des l'Egyptiens qui ont bâti les pyramides. Etait-ce aussi épuisant? ...n'exagérons pas, penseront quelques-uns...
Après deux ans nous étions conduits au travail des champs. C'était moins crevant. Au cours de l'année 1961, nous avons été dirigés sur Luciu-Giurgen. Nous prenions l'eau du Danube, que nous faisions bouillir pour la boire. Cela n'a pas duré longtemps. De nouveau nous sommes tombés malades. Nous souffrions du typhus (fièvre typhoide). En novembre, je suis devenu moi-même malade. Je devenais un cas exemplaire qui serait soumis à une commission de médecins civils. Je me trouvais en danger de mort et à cause de cela j'ai été conduit dans un hôpital de Constanta... C'est la deuxième fois que je me trouvais aux portes de la mort. Ici on nous traitait avec humanité. En trois semaines le danger était écarté et nous pouvions retourner au camp de travail pour prendre une autre tâche. Cela se produisait une fois sur cent... Sur la route du retour j'ai vécu une nuit de Noël inoubliable dans un réduit où il y avait d'autres vermines que moi en compagnie de centaines ou de milliers de souris, qui venaient me demander ce que je cherchais là et pourquoi je venais troubler leur tranquillité. I1 n'était pas question de dormir dans une telle ambiance.
A l'automne de 1962, j'étais de nouveau conduit à la prison bien connue de Gherla. A cause de ma maladie j'étais porteur d'un bacille depuis 15 ans, et représentais un danger pour les civils qui habitaient cette île. Pour les prisonniers on ne se faisait pas de soucis même lorsqu'ils tombaient malades.
A Gherla j'ai travaillé pendant deux ans dans une usine de meubles, comme faiseur de tables. Je me trouvais plus à l'aise pour mes besoins matériels. Celui qui a bien rempli les «normes» reçoit une carte postale et peut écrire à la maison et demander un colis allant jusqu'à 5 kg constitué de nourriture et de 400 cigarettes. Je n'ai écrit qu'une fois, car entre temps j'étais devenu un bon faiseur de tables.
Au printemps de 1964 nous pouvions pour la première fois, après cinq ans et demi, lire un livre. On nous permettait aussi de lire le journal du parti qui traitait des réussites du peuple sous la direction du parti communiste roumain. On voulait nous préparer peu à peu à la libération qui s'approchait... Je crois qu'au mois d'avril on nous a dit que nous serions libérés mais pas d'un seul coup, peu à peu. C'était la première fois qu'ils tenaient parole: la libération commença en avril; mon tour ne vint qu'au premier août 1964.
Du fait que depuis six ans je n'avais pas de nouvelles des frères, on m'a conduit d'abord dans ma famille. Ils ne demeuraient pas loin, à quelque 110 km, et à environ 50 km de Bucarest. Je n'avais pas d'argent et je voulais savoir si ma mère vivait encore, car elle avait 77 ans et elle avait souffert d'une attaque cardiaque au printemps de 1958, tandis qu'à l'automne je fus fais prisonnier.
J'ai longtemps pensé qu'elle était morte. J'étais resté très attaché à ma mère car elle a joué un rôle important dans ma vocation de frère.
Ma rencontre avec elle fut très émouvante pour ma mère comme pour moi. Je me retiens d'écrire sur ce sujet. Même après tant d'années, j'aurais de la difficulté à tout dire. Elle a pleuré longtemps entre mes bras et ne pouvait pas dire plus que: «cher enfant, cher enfant». Et moi je pleurais avec elle. Tous dans la maison faisaient comme nous. Nous pleurions tous... de joie.
Je suis resté quatre jours chez ma mère. Je désirais fortement rejoindre les Frères à Bucarest. J'arrivais le dernier. Tous étaient déjà réunis. Ce fut une rencontre chaleureuse, mais plutôt brève. Nous ne pourrions plus demeurer à Bucarest. Nous ne pouvions pas former de communauté. Pour les communistes, nous étions des hommes dangereux. Nous devions sortir de Bucarest sans retard. Trois frères ont pu demeurer chez des parents qu'ils avaient à Bucarest, les autres ont dû rentrer dans leur lieu d'origine.
Ainsi commençait la seconde phase de notre condamnation. Ce furent des années plus longues à supporter, même si elles ne représentaient pas les difficultés de la prison; cela a été éprouvant et le demeure dans ma pensée. Il faudrait encore 25 ans... Nous étions toujours considérés par les communistes comme des lépreux et des dangers pour l'État. Mais les gens ne nous voyaient pas ainsi. Ils nous aimaient et nous respectaient. «Ce qui est dangereux pour nous, c'est seulement votre nom de F. des E. CHRETIENNES» m'a dit un jour un officier de la Securitate.
Je devais faire quelque chose pour vivre, c'est pourquoi j'ai demandé un travail aux responsables... «Pour quelqu'un comme vous, nous n'avons comme travail que celui de mineur», me fut-il répondu. Je me suis adressé alors à des amis. I1 y avait aussi parmi eux des gens compréhensifs. Et après quatre mois j'avais un emploi de bibliothécaire. Le salaire était petit mais il suffisait à me faire vivre. J'ai eu quelque chance aussi avec des parents qui demeuraient dans les environs. Ils m'ont fourni des moyens de survivre. Ils n'avaient pas d'argent. J'ai reçu beaucoup d'aide de la part de cinq frères hongrois de Satu Mare. Ils avaient la chance de ne pas être dispersés. Ils étaient loin de Bucarest (700 km) à la frontière de la Hongrie; ils étaient tous âgés. Tous les deux mois, j'allais les visiter, pour me retremper dans l'esprit de communauté. Ils ont toujours été amicaux et gentils envers moi. Bien que tous soient maintenant morts, je dois leur dire toute ma reconnaissance pour l'amour fraternel qu'ils m'ont témoigné.
Le logement représentait une grande difficulté. Je ne pouvais pas en trouver. A la fin, un de mes parents a eu pitié de moi. I1 avait une nouvelle maison, mais ne disposait que d'une pièce habitable. Les autres pièces n'avaient ni fenêtres, ni porte. Il avait quatre jeunes enfants. J'ai donc été obligé de partager avec eux, pendant trois mois, cette unique chambre. Je devais m'en accommoder; impossible de faire autrement. Chaque matin, le maître de maison nous saluait par un «vive Jésus dans nos coeurs»..., car il avait été juvéniste chez nous pendant deux ans. Depuis ce temps, il est devenu prêtre (grec-catholique). En février j'ai pu dormir seul. Durant le jour j'étais le plus souvent avec les enfants, car il n'y avait pas de bois pour chauffer deux pièces... J'aidais les enfants à transporter du bois. Je suis donc resté dans cette famille pendant 3 ans et demi jusqu'a ce que je trouve, en 1968, un petit logis dans un blockhaus (4 m et demi sur 2 m 1/2).
Au début j'étais très étroitement surveillé. On savait toujours où j'étais. Je ne pouvais pas encore entrer en relation avec les frères qui avaient vécu avec moi à Bucarest. Ce ne fut possible que deux ans plus tard, lorsqu'on a relâché la surveillance.
Au printemps de 1965, au mois d'avril, j'ai eu la visite du frère Liebhard, de Vienne, il connaissait tous les frères roumains car il avait été professeur en Roumanie avant 1948. Il n'arriva pas les mains vides. La même chose s'était produite en mai 1964, mais je n'étais pas encore libre. C'était un grand encouragement pour nous que la visite des frères de Vienne. Nous sentions que nous n'étions pas oubliés ni abandonnés. Nous avons bien expérimenté que la grande famille des lasalliens était une réalité.
Le frère Visiteur nous a invités à séjourner à Vienne. Nous étions alors relativement jeunes (40-54 ans) et nous connaissions aussi un peu d'allemand. De plus on aurait pu nous aider là-bas. Il a obtenu tous les papiers pour les étrangers que nous étions. L'Autriche a donné le droit d'entrée, mais les autorités roumaines n'ont pas permis notre départ. Nous sommes donc restés en Roumanie. Chaque année, le f. Visiteur de Vienne venait nous visiter au moins une fois. Plus tard, d'autres supérieurs sont aussi venus. Le frère Assistant Richard est venu deux fois, et le f. Vicaire lui-même (maintenant Supérieur général) le f. John Johnston, est venu.
Ces visites étaient pour nous des occasions de nous retrouver avec des confrères. Souvent nous avons é té appelés en interrogatoire où on nous de mandait qui était notre invité et ce qu'il voulait. Ils craignaient toujours qu'on se réorganise. Ils ne nous permettaient pas de vivre en communauté. De temps en temps, ici ou là, on nous demandait quand nous allions nous marier. Ç'aurait été pour eux une preuve que nous abandonnions nos engagements. Dieu merci, tous ont tenu jusqu'à ce jour.
Avec le temps, les liens se sont toujours resserrés. Nous nous retrouvions ensemble plus souvent, soit pour célébrer un anniversaire, soit pour marquer une fête. En 1970, il s'est produit un petit miracle, c'en était un pour moi: le frère Tarcisius, qui avait été emprisonné 14 ens, a reçu, le premier, un passeport et il a pu visiter Vienne, Rome et Paris. C'était un événement! La deuxième fois cependant, on le lui a refusé.
Nous n'avons plus connu d'angoisse.
Même la surveillance devenait discrète. Mais nous ne pouvions pas donner des cours de religion. Nous pouvions aller à l'église aussi souvent et aussi longtemps que nous le voulions.
Nous avions la messe quotidienne. Personne ne nous le défendait. Il était impossible de reprendre la vie de communauté et de porter l'habit religieux.
Le nombre des frères diminuait toujours. Les frères hongrois de Satu Mare sont morts, tous à un âge avancé (au-delà de 80 ans). Le dernier mourut en avril 1983.
Le frère Tarcisius mourut subitement le 25 novembre 1977, d'un infarctus. Le 9 novembre, il avait eu soixante ans. Sa mort nous a tous profondément émus. I1 avait été un lutteur infatigable et solide contre le communisme.
Même en prison, il était toujours révolté lorsqu'on traitait injustement quelque prisonnier.
En 1983, mon tour est venu d'obtenir un passeport. C'était presque incroyable. Dans la même année, un autre frère reçut aussi son passeport. J'ai donc passé un mois parmi les Frères à Vienne. En 1987, j'ai pu encore aller à l'étranger. Cette fois la chose était plus simple parce que j'étais un retraité. Je suis allé à Rome et j'ai pu participer à la béatification du frère Arnould. Cela avait été le rêve de ma vie, de voir Rome et la maison généralice. Pour une deuxième fois, le rêve devenait réalité en 1989, et il a duré six semaines, au Centre International Lasallien, de Rome.
La fin de l'année 1989 nous a apporté de nouveaux espoirs. A Noël, il nous était possible de réentendre les chants de Noël et de suivre (avec la permission) la Messe télévisée. La longue nuit de 42 ans d'oppression commençait à s'estomper. Le système communiste (gouvernement) était renversé. Nous pouvions respirer à nouveau. Et nous pouvions chanter intérieurement notre Te Deum.
On n'osait pas y croire.
Malheureusement, après un an nous constatons que les nouveaux dirigeants ne semblent pas prendre tellement au sérieux la liberté de religion. Les communautés religieuses ne vent pas encore reconnues et on ne leur a pas encore rendu leurs couvents ou leurs propriétés.
Nous, Frères, si vieux et si peu nombreux que nous soyons, nous sommes sortis enfin de la nuit.
Un frère enseigne au séminaire d'Alba Julia, un autre au séminaire d'Iasi. Il accompagne un aspirant qui souhaite devenir frère des écoles chrétiennes.
Depuis la fête du Christ-Roi, une petite communauté a été constituée à Oradea, à 15 km de la frontière hongroise.
Surtout, nous avons été invités à reprendre de l'activité dans des centres où nous avions oeuvré déjà.
Bien que nous soyons peu nombreuxpour le moment, six frères dont deux sont maladeset âgés: de 67 à 81 ans, nous sommes optimistes et confiants dans la Providence. Les quatorze saints et bienheureux Frères nous aideront. L'oeuvre de saint Jean-Baptiste de La Salle en Roumanie, ne peut et ne doit pas mourir.
Nous nous adressons à tous les frères du monde pour leur demander de ne pas nous oublier, et de penser à nous dans leurs prières. Nous serons vainqueurs... non pas à cause de nous... Nos saints frères et la foule des 150.000 frères des écoles chrétiennes qui au cours des siècles ont porté la livrée lasallienne sont avec nous; ils seront notre secours. Nous sommes convaincus que Dieu nous assiste, et lorsque Dieu «est pour nous, qui sera contre nous?»
Frère Tiberiu
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