|
Sous forme d'introduction
La canonisation de Jean-Baptiste de La Salle, il y a 100 ans, comprenait implicitement la reconnaissance officielle de l'Église qu'un type de vie religieuse, laïque et centré sur l'éducation qui était né avec lui, avait atteint l'âge de la majorité. Après les « Frères des Écoles Chrétiennes », et suivant plus ou moins cette inspiration, naissent d'autres congrégations de consacrés et consacrées, dont les fondateurs enrichissent la vie religieuse enseignante de divers apports charismatiques.
Viendront à la suite d'autres reconnaissances officielles de l'Église depuis la proclamation de Saint Jean-Baptiste de La Salle comme patron des éducateurs, il y a 50 ans, jusqu'à la récente canonisation du fondateur des Frères Maristes, Marcellin Champagnat.
Cela dit, cette reconnaissance officielle, se réfère-t-elle à la richesse et à la nouveauté que ce charisme apporte à la vie religieuse et à la mission de l'Église ou plutôt à sa parfaite normalisation et sa conformité à la structure officielle de la vie religieuse ?
Ce n'est pas ce doute que je voudrais élucider au cours de cette réflexion, mais un autre, qui nous affecte plus directement bien qu'il soit en relation avec l'antérieur : nous, religieux et religieuses laïcs nés pour l'éducation des pauvres, avons-nous une conscience claire de la spécificité de notre charisme dans l'Église ? Distinguons-nous notre identité dans l'ensemble de la vie religieuse ? Ce n'est pas une question purement intellectuelle : de la réponse positive à ces questions dépend notre capacité d'adaptation à l'époque nouvelle, au nouvel « écosystème » socio-ecclésial dans lequel nous devons nous intégrer.
Ma réflexion comporte deux parties, suivant le titre de la conférence :
- Dans la première partie je me contente d'indiquer quelques clés remarquables dans l'itinéraire de la Congrégation fondée par Saint Jean-Baptiste de La Salle. Il est possible que certaines de ces clés puissent s'appliquer en partie à d'autres Congrégations, mais j'éviterai intentionnellement les généralisations, préférant me référer explicitement aux Frères des Écoles Chrétiennes.
- Dans la seconde partie je me risque à faire le saut en adressant ma proposition à l'ensemble des Congrégations laïques, masculines et féminines qui participent à ce courant de vie consacrée née avec Saint Jean-Baptiste de La Salle. Chacune pourra compléter ou corriger la proposition à son gré.
La réflexion est faite à partir de la conviction que l'esprit conduit nos Congrégations vers un processus de refondation dont nous voyons les débuts mais dont nous ne connaissons pas le résultat. Le succès n'est pas assuré ; selon certains, l'échec a devancé nos prévisions. Quoi qu'il en soit, la seule chose qui nous est demandée, c'est que nous nous laissions animer par l'Esprit. Saint Jean-Baptiste de La Salle nous y invite de façon répétée. Entreprenons un processus de refondation qui soit aussi inductif que celui de la fondation.
1ère Partie
LE TYPE DE VIE RELIGIEUSE ENSEIGNANTE NÉE AVEC SAINT JEAN-BAPTISTE DE LA SALLE.
Je commence par une observation très élémentaire, mais dont il faut tenir compte : la vie religieuse dont nous allons parler n'est pas le résultat d'un projet théorique ou conceptuel. Au contraire, il naît au cours d'un itinéraire dont les protagonistes n'ont pas perçu la destinée au début, mais qu'ils découvrent et décident pas à pas, en dialogue avec l'Esprit. Et l'Esprit fait entendre sa voix dans les besoins qu'ils découvrent chez les enfants et les jeunes, dans les attentes de la société et de l'Église de leur temps, mais aussi dans la sensibilité et la générosité qu'Il a mises dans leur cour. C'est ainsi que surgit dans l'histoire le charisme lasallien et avec lui un nouveau type de vie religieuse dans l'Église.
Nous nous trouvons devant un processus typiquement inductif, comme l'a été l'implication de Saint Jean-Baptiste de La Salle dans la fondation de l'Institut : il ne part pas d'une idée préconçue, mais il est attentif aux signes de Dieu et se laisse conduire « d'un engagement dans un autre ». L'élaboration de l'identité des Frères ne sera pas une adaptation à des canons prédéfinis. Il n'applique pas davantage un concept générique et universel de « Vie Religieuse ». Il poursuit le dynamisme de son propre charisme, comme en témoignera le développement d'une histoire étroitement liée à l'itinéraire de la communauté lasallienne.
La lecture, que Saint Jean-Baptiste de La Salle fait pour les Frères, est révélatrice de ce processus inductif. Les Frères se sont consacrés à Dieu parce que Lui les a appelés à participer « totalement » à son Ouvre. Ils se réunissent en une communauté ministérielle dont Jésus Christ est le centre indiscutable. Cette communauté demande la stabilité de ses membres, pour être fidèles, non pas à une vie religieuse canonique, mais bien à l'ouvre de Dieu qui se réalise par l'éducation chrétienne des « fils des artisans et des pauvres » et se concrétise dans les écoles gratuites.
Et pour accomplir l'Ouvre de Dieu, Saint Jean-Baptiste de La Salle ne nous renvoie pas à une fidélité à des voeux canoniques, mais bien à l'Esprit de Jésus auquel nous devons demander de nous donner la connaissance des dons qu'il nous a accordés pour mener à bien son Ouvre. (cf. MF 189,1)
Après cette description, synthèse de celle que Saint Jean-Baptiste de La Salle nous offre dans ses écrits, faisons une approche de l'extérieur : comment cette vie religieuse s'est-elle manifestée, comment a-t-elle été perçue dans l'histoire, dans la société, dans l'histoire au cours de ces 300 ans ?
1. UNE COMMUNAUTE AU MILIEU DU PEUPLE
En revoyant la trajectoire historique des Frères au cours des 3 derniers siècles il est facile d'apprécier la relation de proximité qui a existé généralement entre leur communauté et les gens du peuple.
Le mode de vie de cette communauté est clairement différent de celui qui est commun dans la société. La relation ne venait donc pas de la similitude de vie mais bien de ce que cette communauté offrait au peuple et parce qu'elle s'intéressait vraiment aux préoccupations des gens.
Comme chez tous les religieux, leur témoignage faisait référence à Dieu mais s'était un témoignage intégré dans la promotion de ce monde. Leur forme de vie ne transmettait pas une négation de l'humain, mais bien la recherche de son sens le plus profond et ils le présentaient aux gens sous une forme qui avait toutes les caractéristiques de la modernité : l'ordre, l'organisation, le professionnalisme. Les principaux bénéficiaires étaient justement ceux qui manquaient le plus de sens et d'espérance parce qu'ils vivaient en marge de la société et de l'Église ; ils se convertissaient en sujets actifs de l'histoire, également de l'histoire du salut.
La communauté des Frères se présente comme un signe d'espérance et de sens ; elle le réalise par son style de vie et d'enseignement, par sa consécration à Dieu et aux hommes, par son renoncement et son distanciement des réalités humaines mais en même temps avec sa préoccupation pour la culture et le progrès. Sa consécration peut facilement se traduire comme disponibilité pour la quête de Dieu et la rencontre gratuite et désintéressée des hommes. C'est pourquoi, la présence des Frères parmi le peuple est en même temps signe de l'incarnation de Dieu dans l'histoire comme de la transcendance de Dieu qui ne nous appartient pas mais auquel nous appartenons.
Notons ces trois caractéristiques :
· Leur signe est, en premier lieu, visible et proche des hommes de leur temps, parce que leur vie s'intègre dans la problématique culturelle de la société et dans la construction de la société civile dans le domaine de l'éducation.
· Leur signe interpelle parce que la réponse qu'ils donnent à cette problématique, leur contribution spécifique à la construction de la société est envisagée à partir d'une lecture de la réalité réalisée au départ d'une perspective inhabituelle : celle des pauvres et des marginaux. L'intégration sociale de ces religieux se présente avec une option claire : la préférence insolite, bien que non exclusive, pour les pauvres. « Les pauvres sont évangélisés », c'est le signe que le royaume de Dieu vient.
· Finalement leur signe révèle l'invisible, ce qui transcende leur propre réalité. Leur façon de s'insérer dans la société n'est pas celle de simples professionnels mais d'une communauté fraternelle consacrée à la recherche de Dieu et dont la motivation ultime est de dépendre de la volonté de Dieu. La communauté établit le pont qui permet de rendre Dieu visible au monde. La communauté convertit ses membres en prophètes du salut.
2. LE MINISTERE LAÏC DE CETTE COMMUNAUTE CONSACREE
Les religieux éducateurs ont planté leur tente dans le monde de l'éducation mais ils n'y sont pas entrés par le biais de la catéchèse ou de l'instruction chrétienne. Si le peuple les a acceptés pleinement c'est parce qu'il a reconnu le professionnalisme de ces éducateurs. Bien plus, ils sont identifiés à l'éducation, c'est leur terrain, ils n'y sont pas des étrangers.
Mais sur ce terrain ils ne s'adressent pas de la même façon à tous, ils ont des interlocuteurs privilégiés, justement ceux qui sont les moins écoutés, ceux qui ont moins d'occasions d'accéder au monde de l'éducation et dès lors d'assumer pleinement leurs droits dans la société.
Pourquoi ont-ils choisi ce domaine et ces interlocuteurs ? Quel rapport cela a-t-il avec leur vie religieuse ? Les religieux éducateurs sont Fondateurs, ils ont reconnu l'éducation chrétienne des enfants et des jeunes abandonnés comme l'ouvre de Dieu, la vigne dans laquelle leur seigneur les appelle à travailler, l'un des endroits préférés par Dieu pour y faire croître son Royaume. En cette terre ils ont vu le « buisson ardent » duquel ils doivent s'approcher « déchaussés » disposés à écouter et adorer Dieu, parce que cette situation pleinement profane est aussi pleinement sacrée. C'est pour cela qu'ils y sont.
Quel est leur titre ? Quelle est leur autorité ?
Ils n'ont pas le titre du sacerdoce ministériel et leur voeux religieux ne leur servent pas de titre non plus. La communauté ecclésiale les envoie certainement mais ce n'est que la reconnaissance du charisme qui les anime.
Le charisme qu'ils ont reçu de l'Esprit les convertit en « regard, écoute et cour » de Dieu. ; c'est pour cela qu'ils entendent les cris silencieux de ces enfants et des ces jeunes abandonnés. C'est leur titre.
Ils viennent, envoyés comme prophètes. Le prophète est une sentinelle attentive qui découvre l'action de Dieu et la signale pour que le peuple puisse la voir à son tour. Sa première mission n'est pas d'apporter une dimension sacrée mais de signaler que l'humain est lieu de la présence de Dieu.
Les religieux éducateurs apportent à l'éducation et à l'Église le signe de leur dimension laïque ils récupèrent ainsi l'originalité de la vie religieuse à ses débuts et affirment de façon prophétique la possibilité de vivre sans dichotomies la relation avec Dieu et avec les hommes, la consécration à l'évangile et l'engagement avec la culture. À la base de cette unité il y a la foi en l'incarnation de Dieu.
Une option ayant un sens positif.
L'option pour 'une forme de vie religieuse laïque n'est pas, ainsi que bien des fois on a voulu le voir extérieurement, un renoncement au sacerdoce comme si c'était l'alternative face à laquelle il fallait choisir. C'est l'option pour quelque chose qui, en soi, a un sens plénier, c'est la conviction ou mieux, le « sentiment de foi » selon l'expression de Saint Jean-Baptiste de La Salle que le ministère de l'éducation chrétienne est une des meilleures contributions au Royaume de Dieu et à l'Église. Mais le fait de le vivre à partir d'une communauté consacrée laïque, identifiée avec le ministère, lui procure une résonance spéciale parmi les gens, l'élève au rang d'occasion privilégiée de rencontre avec le Dieu qui habite avec les hommes.
Nous connaissons la grande valeur que Saint Jean-Baptiste de La Salle attache à ce ministère, le comparant à celui des évêques et docteurs de l'Église (cf. MR 199). Cette valorisation se reflète dans l'attitude radicale qu'il adopte, s'efforçant de mener à bien un projet « prophétique », qui ne rejette pas d'autres projets plus limités, mais qui doit conserver sa radicalité si elle veut rester signe.
On peut expliquer ainsi l'insistance de La Salle de refuser toute école où serait mise en question une des trois grandes médiations de son projet :
- l'éducateur : en tant qu'homme intérieur, ayant une identité ministérielle et un sens professionnel ;
- la communauté : signe de fraternité chrétienne et fondement de l'ouvre éducative ;
- l'ouvre éducative : une école chrétienne à la mesure du pauvre mais ouverte à tous.
3. CONSACRES EN COMMUNAUTE POUR LA MISSION.
La consécration est la conséquence la plus élevée de la valorisation radicale que nos Fondateurs ont faite du ministère de l'éducation chrétienne : une consécration laïque pour un ministère laïc.
La consécration naît et se développe en communauté ; hors d'elle, sa signification, se perd ou s'affaiblit. Car c'est l'appartenance à la communauté qui est le critère définitif qui constitue ces religieux en tant que « consacrés » signes de Dieu devant son peuple. Il ne s'agit pas bien sûr d'une simple appartenance matérielle mais bien de la communion interne avec les autres membres de la communauté et sa finalité. C'est la communauté qui les consacre pour la mission plutôt que le geste et la formule de consécration.
Les gens qui les voient, ne savent peut-être pas grand chose des voeux religieux, mais perçoivent facilement que cette communauté est consacrée ; ils constatent leur disponibilité pour Dieu et pour les hommes ; cette disponibilité justifie l'étrangeté de leur forme de vie.
Leur manière de vivre exprime en même temps la confiance en Dieu auquel ils attribuent l'ouvre qu'ils ont entre les mains, la solidarité avec les autres Frères sur lesquels ils comptent pour réaliser cette ouvre et la responsabilité par rapport aux destinataires de l'ouvre, les enfants et les jeunes abandonnés.
Ce triple lien constitue la consécration des religieux éducateurs. La communauté le vit avant qu'il soit exprimé par un geste ou une formule.
Le geste personnel de la consécration doit venir aussi, avant ou après, comme exigence de la communauté afin de pouvoir s'institutionnaliser et assurer sa continuité. C'est un rite d'alliance dans lequel se retrouvent tous ceux qui sont impliqués dans cette ouvre qui motive la consécration : Dieu, les autres membres de la communauté et les destinataires de l'ouvre. Cela n'a rien à voir avec une promesse de perfection personnelle ou de sanctification individuelle. Le geste de consécration lie la personne à la communauté, celle-ci aux destinataires et tous à Dieu.
Pour comprendre le sens de la consécration, et à travers elle l'identité de la vie religieuse enseignante, l'analyse de la formule de consécration des Frères des Écoles Chrétiennes, du temps du Fondateur, est très éclairante. Nous savons comment, quelques années après sa mort, cette formule a été changée substantiellement, selon les exigences de la Bulle d'Approbation, pour la soumettre aux formalismes canoniques. Une grande possibilité d'enrichir la vie religieuse par cette nouvelle façon de l'envisager fut ainsi perdue. Bien sûr la nouvelle identité religieuse était déjà introduite dans l'Église puisqu'elle était l'ouvre de l'Esprit-Saint, mais son originalité n'avait pas encore été comprise. Ces religieux courraient donc un risque latent : vivre un type de vie religieuse ministériel en conformité avec leur charisme et, par contre, ne pas pouvoir exprimer leur expérience en termes propres sinon empruntés à des catégories étrangères.
La formule de consécration à laquelle nous nous référons possède un noyau très simple et très substantiel : la communion pour la mission; mais en termes très concrets : communion avec ces personnes, avec cette communauté, pour cette mission spécifique dont ils se sentent responsables.
· L'objet de la consécration s'exprime à un double niveau : « procurer la gloire de Dieu » et édifier la communauté qui a pour fin l'éducation des pauvres. La consécration unifie les deux fins ou plutôt les rend équivalents. C'est la plus grande expression de l'unité de vie du religieux éducateur.
· L'engagement consiste à « s'unir et à demeurer en société avec les Frères. » et se détaille ensuite par trois voeux : association, stabilité et obéissance. Chacun d'eux renforce un aspect de la communion pour la mission. Remarquez que les trois voeux, adressés à Dieu ont pour destinataires directs les Frères avec lesquels on s'associe, c'est-à-dire, la communauté et non la projection apostolique proprement dite, bien que celle-ci en soit la finalité. L'accomplissement des voeux se réalise donc à travers les Frères avec lesquels l'association se constitue.
· Le résultat est une communauté intentionnelle, une fraternité dont les membres sont pleinement disponibles pour construire la communauté et pour l'accomplissement de sa finalité non seulement dans le cadre local mais aussi universel. Dans un certain sens, la consécration rompt la limitation de la communauté dans l'espace et le temps. C'est cela l'Association dans la terminologie lasallienne.
· On ne nomme pas les conseils évangéliques sur lesquels se fondent les trois voeux classiques de la consécration religieuse ; ils se trouvent cependant implicitement dans la disponibilité radicale que la personne offre comme attitude de base de la consécration. La raison de cette absence est très simple : la formule de consécration élève au rang de signe officiel ce qui se vivait déjà comme signe existentiel et celui-ci n'est pas la recherche de la perfection évangélique, représentée par les trois voeux de pauvreté, chasteté et d'obéissance mais bien la fraternité ministérielle pour l'éducation des pauvres.
4. ANIMES PAR L'ESPRIT DE FOI
Il faudrait se demander où ces religieux trouvent le sens de ce qu'ils vivent, quelle est la racine qui les nourrit, quelle est la force qui les meut. Dit d'une autre façon, quelle est l'essence de cette spiritualité qui les rend si proche de l'humain et les convertit en ministres de Jésus Christ.
Pour répondre à cette question il est suggestif de recourir à l'expérience de Jean-Baptiste de La Salle : étant prêtre et chanoine, il est poussé à entreprendre un exode qui change sa façon d'entrer en relation avec Dieu. Par cet exode il est conduit de puis le lieu saint, le temple de la piété vers le milieu profane de la communauté des maîtres tous laïcs et à travers eux vers le lieu aussi profane si pas davantage de l'école qui appartient à la culture et à la société humaine. Au départ de la foi, Jean-Baptiste de La Salle revit l'expérience chrétienne originale, la sacralisation de la communauté par la présence de Jésus en son sein. Il pourra dire aux Frères : « Votre communauté est lieu saint, maison de Dieu » (MD 77,1) et « maison de prière » (MD 62,1)
Il découvrira de la même manière l'école comme milieu dans lequel Dieu continue la création, car sa parole puissante continue à faire surgir la lumière, d'abord dans le cour de ceux qu'Il a choisis pour être ses ministres et, à travers eux, dans celui des enfants (cf. MR 193,1)
Dans son exode Jean-Baptiste de La Salle est sorti de la compagnie des ministres sacrés pour rejoindre ce groupe de laïcs qui n'ont d'autres sacrements que ceux de l'Initiation chrétienne. À partir de la foi il contemple l'action de l'Esprit-Saint à travers ces maîtres et vérifie que le grand don de Jésus Christ à son Église devient effectif en eux : « Jésus Christ est au milieu des Frères pour leur donner son Saint-Esprit et pour les diriger par lui dans toutes leurs actions et dans toute leur conduite » (EM 2, 26). L'Esprit est le premier protagoniste dans l'édification de cette fraternité comme aussi de l'ouvre éducative qu'ils réalisent dans l'école (cf. MR 195, 2).
Contemplant ce qu'a été son propre exode, Jean-Baptiste présente à ses Frères l'image « laïque » de Dieu : le Dieu de l'histoire qui « conduit toute chose avec sagesse et douceur, et n'a pas coutume de forcer l'inclination des hommes » (Mémoire des commencements), celui qui se rencontre dans la vie plus ordinaire, qui est dans la communauté réunie en son nom, pas seulement dans la prière mais aussi dans les autres exercices, le Dieu qui les attend au cour du labeur scolaire, celui qui vient à eux dans les pauvres car ils sont son sacrement et aussi celui qui fait de ses Frères son sacrement pour les pauvres.
Dans cet exode il y a une évolution personnalisante : de la présence de Dieu au Dieu de Jésus Christ ; du Seigneur de l'histoire au Dieu incarné ; du fond du mystère du Seigneur à Jésus, vie de notre vie. Le dynamisme personnalisant de notre ministère s'explique ainsi, il ne se confond pas avec les tâches scolaires mais consiste à représenter Jésus Christ devant les enfants et les jeunes.
À partir de cette expérience d'exode, vécue en communauté avec ses Frères laïcs, de La Salle nous transmet une spiritualité qu'il a résumée dans l'expression « esprit de foi », « foi et zèle » : une attitude existentielle qui englobe toute la vie, une façon de se situer dans le monde et de chercher et de rencontrer Dieu. À partir de l'esprit de foi les Frères vivent à fond cette expérience des racines chrétiennes, quand « le voile du temple se déchirât » (Mt 27, 51) et depuis lors « il faut adorer Dieu en esprit et en vérité »
(Jn 4, 24).
L'esprit de foi alimenté par la parole de Dieu et le regard de foi, tel que le propose de la Salle, donne à la vie spirituelle un style de relation et de dialogue avec Dieu. Ce dialogue ne se réduit pas au temps de la prière et de la liturgie mais se prolonge dans la lecture des événements et de façon spéciale dans la rencontre avec les personnes surtout dans la communauté et l'ouvre éducative.
Animés par l'esprit de foi les Frères peuvent vivre leurs occupations scolaires comme un moment privilégié de rencontre avec Dieu ; ils collaborent avec la Trinité, créant, sauvant, sanctifiant ; et dans ces tâches aussi profanes que sacrées, ils font l'expérience de la plénitude de leur consécration religieuse. Viendront ensuite les temps de prière et de célébration pour approfondir cette même expérience, pour contempler Dieu qui les transforme en ses instruments, pour remercier de ce qu'ils ont vécu, pour s'ouvrir à ses inspirations et se préparer à devenir de meilleurs ministres. Rien à voir donc avec une double vie.
L'esprit de foi convertit les Frères en prophètes qui savent lire les signes de Dieu dans l'histoire et dans le monde et reconnaître les « semences du Verbe » (AG 11) dans la culture, dans les peuples, dans la personne de leurs élèves. C'est pourquoi ils sont habilités pour éveiller l'espérance chez ceux vers qui ils sont envoyés et pour les accompagner sur le chemin de leur réalisation humaine et chrétienne.
Animés par l'Esprit, ils peuvent voir croître le Royaume de Dieu là où l'on ne peut encore parler de Dieu ni de l'évangile. Ceci leur permet de se situer aux avant-postes de la mission de l'Église et de se convertir en même temps en signes de l'amour de Dieu qui parvient à l'homme bien avant qu'il ne puisse le reconnaître.
Sous forme de synthèse de cette 1ère partie :
La vie religieuse née avec Saint Jean-Baptiste de La Salle identifiée avec le ministère de l'éducation chrétienne a été prophétie de salut dans « l'ici et l'aujourd'hui » de ce monde, porteuse et signe d'espérance pour les enfants et les jeunes abandonnés. Et elle l'a été à travers les deux dimensions qui caractérisent sa consécration et grâce à elles : laïcité et fraternité.
2ème Partie
SES PERSPECTIVES POUR AUJOURD'HUI
À grands traits nous avons présenté dans la première partie ce qui constitue le patrimoine de notre vie religieuse. Ce qui nous reste à dire pour cette seconde partie pourrait se résumer ainsi : convertissons ce patrimoine en prophétie pour le présent qu'il nous est donné de vivre dans le monde et l'Église d'aujourd'hui .
Il y a cependant une objection de départ qui pourrait nous épargner tout le développement de cette seconde partie. Elle naît de la constatation d'un fait historique évident : la vie consacrée laïque enseignante est née avec la modernité et s'est développée avec elle. Dès lors si la modernité est passée, l'époque de nos Congrégations enseignantes ne serait-elle pas révolue ? C'est une question logique que bien des personnes se posent, y compris parmi nous et en toute franchise.
La question peut se poser de manière plus pragmatique et engagée : avons-nous encore quelque chose à offrir ? Bien qu'il serait plus opportun de poser la question à partir des destinataires : la société d'aujourd'hui a-t-elle besoin et peut-elle accepter le signe de notre vie ?
Mettons les deux perspectives en relation, l'offre et la demande, pour préciser davantage la question : Quelles carences fondamentales détectons-nous aujourd'hui dans notre société que nous pourrions convertir en axe d'une offre éducative qui à son tour permettrait de rendre le seigneur visible dans notre monde ?
Posée ainsi, la question est un défi pour actualiser le dynamisme d'origine de notre charisme : découvrir les signes d'espérance, les signes de la présence et de l'action de Dieu dans le présent que nous vivons.
Et encore : c'est un défi à découvrir les potentialités de notre charisme pour donner une réponse valable et significative dans le monde et l'Église d'aujourd'hui.
C'est une invitation à faire nôtre, comme un acte de foi et d'espérance, l'attitude de Jésus dans la synagogue de Nazareth après la lecture devant ses proches de la Parole dans laquelle il se reconnaît lui-même - « L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a conféré l'onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres » Il s'engage ensuite publiquement, acceptant en sa personne le défi que comporte l'action de l'Esprit : « Aujourd'hui cette écriture est accomplie pour vous qui l'entendez » (Lc 4, 18-21).
Ce temps est probablement celui où il convient d'agir davantage par intuition que d'une façon logique, pourvu que cette intuition soit celle du prophète, attentif à l'action de Dieu, mû par l'esprit. C'est un temps pour sentir en nous la sève des racines, une sève qui nous demande une « fidélité dynamique » (VC 37) . C'est un temps de création plus que de répétition. C'est un temps, selon ce que nous dit Jean-Paul II dans Vita Consacrata, pour « reproduire avec courage et audace la créativité et la sainteté de nos fondateurs et fondatrices en réponse aux signes des temps qui surgissent dans le monde d'aujourd'hui » (VC 37).
Disons-le avec un mot qui s'impose déjà : c'est un temps de refondation . Les Congrégations enseignantes ont accompli un cycle historique : il ne s'agit pas de prolonger ce cycle mais bien d'en ouvrir un nouveau avec la conviction que dans ce nouveau cycle leur héritage pourra être à nouveau prophétie.
1. UN NOUVEAU CYCLE DANS UN AUTRE ECOSYSTEME SOCIO-ECCLESIAL
Le nouveau cycle historique se développe dans un milieu très différent de l'antérieur. J'emprunterai à la biologie le mot « écosystème » pour me référer au contexte socio-ecclésial dans lequel nous vivons. Notre survie dans cet écosystème dépend de notre capacité d'adaptation à ses lois et relations internes, sans renoncer pour autant à l'identité propre. Les Colloque internationaux convoqués par l'Institut lasallien au cours des 7 années antérieures ont esquissé les grandes lignes de cet écosystème et ont mis en évidence des tendances à partir de la perspective particulière de notre mission.
Quels sont les signes des temps qui sont présents dans le nouvel écosystème socio-ecclésial ?
Il faut en citer quelques-uns même brièvement :
· Dans le domaine social je me limiterai à rappeler la globalisation et l'universalisation du changement comme signe spécifique de nos jours.
· Le changement a affecté aussi profondément l'Église. Il s'est développé en elle une nouvelle conscience dans laquelle se distingue la dimension communautaire de son identité et la responsabilité de tous ses membres dans l'évangélisation. L'Église reconnaît que la communion est le noyau central de son identité (cf. ChL 18-19 ; VC 41,46) et que la mission, c à d, l'évangélisation est sa finalité, sa raison d'être (cf. EN 14).
La communion est le chemin par excellence que l'Esprit propose aujourd'hui à l'Église et par conséquent à la vie consacrée ; c'est un chemin vers soi-même pour trouver sa propre identité et c'est aussi vers l'extérieur pour mener à bien la mission : « La communion génère la communion et se configure essentiellement comme communion missionnaire » (ChL 32).
· En ce qui concerne la vie religieuse, il y eut un déplacement important au sein de l'Église : de centrale et séparée des autres elle est devenue proche des autres chrétiens et en fonction d'eux. En partageant la mission, le religieux ne peut prétendre à des tâches exclusives par rapport au laïc quelques pastorales qu'elles soient ; il devra au contraire promouvoir toujours le rôle des laïcs. Si en bien des occasions, il va devant, c'est pour ouvrir des chemins à la mission et permettre que d'autres puissent les emprunter. Il y a donc une nouvelle distribution des rôles. La vie religieuse était habituée a se présenter comme un modèle que l'on admirait et que l'on proposait aux autres chrétiens pour qu'ils puissent la copier. Elle devrait apprendre maintenant à être signe qui pointe au-delà d'elle-même pour faire penser à ces valeurs qu'elle incarne mais qui peuvent être vécues sous des formes différentes.
· Animés donc par l'esprit, les religieux éducateurs s'efforce de discerner et d'assumer les nouveaux défis ; ils le font à partir de cette tension dialectique qui donne à la vie religieuse sa particularité prophétique critique et génératrice de changement. Ils doivent vivre la fidélité au charisme fondateur en communion avec tous ceux qui partagent le même esprit ainsi qu'en collaboration avec tous les hommes de bonne volonté (VC 81).
2. LA NOUVELLE FLORAISON DE NOTRE CHARISME FONDATEUR
Il semble évident que, de plus en plus, l'axe directeur de toute l'activité de l'Église se définit ainsi : communion pour la mission. L'irruption de l'Esprit en ce moment de changement dans l'Église paraît aussi évident ; une irruption qui tente de donner force et dynamisme à cet axe à travers une grande éclosion charismatique. Les perspectives de la vie religieuses en général sont différentes selon qu'elles sont considérées en marge ou dans le contexte de cette éclosion charismatique qui atteint les divers groupes ecclésiaux. Dans le premier cas ces perspectives sont fermées et sans futur. Dans le second cas elles sont pleines de possibilités, dont beaucoup sont insoupçonnées ; elles font partie du « nouveau chapitre » auquel Jean-paul II se réfère dans Vita Consacrata (N° 55) et dont la rédaction vient seulement de commencer. Il n'y a que peu d'année que nous nous sommes rendu compte que les charismes qui ont fait naître nos Congrégations ne nous appartiennent pas en propre. Ils sont un don concédé à l 'Église en la personne de nos Fondateurs et ils atteignent aujourd'hui d'autres croyants qui vivent d'autres formes de vie chrétienne.
Le nouveau cycle que nous débutons, et qui est en définitive aussi animé par l'Esprit-Saint, se caractérise par la nouvelle floraison, à peine commencée, de nos chartismes de fondation. Voyons-en quelques conséquences :
1. La première conséquence c'est que nous cessons de considérer notre Institut comme si la réalisation du charisme de fondation dépendait exclusivement de lui. Il faudra également briser l'équivalence entre l'identité du religieux éducateur et le ministère éducatif promu par le charisme de fondation. L'Institut, le ministère qui lui était confié et l'identité du religieux doivent se situer dans le nouveau contexte de l'Église-Communion au tour de l'axe « communion pour la mission » et en relation avec la nouvelle floraison du charisme.
L'Institut et le religieux doivent trouver leur place et vivre leur identité charismatique dans la nouvelle communauté ministérielle, avec les laïcs, prêtres et autres consacrés qui participent au même charisme. Dans le ministère commun de l'éducation chrétienne ils doivent développer leur ministère plus spécifique qui coïncidera sans doute avec le plus prophétique. Ceci n'enlève rien à l'importance ou à la transcendance de la vocation du religieux éducateur, mais signale ce qu'elle a de plus particulier : être signe, souvenir et prophétie des valeurs fondamentales de l'Évangile ainsi que Vita Consacrata nous le rappelle avec insistance. (cf. VC 33.84) .
2. La seconde conséquence c'est le changement d'accent important dans notre pastorale des vocations : notre première préoccupation ne peut être le maintien de notre Institut et l'acquisition de vocations sinon d'inspirer et de promouvoir le charisme de fondation qui peut se vivre dans des vocations chrétiennes diverses avec d'autres dons. Il ne s'agit pas de supprimer la préoccupation de faire croître l'Institut, mais bien de l'inclure dans un contexte plus vaste qui est le charisme commun pour la mission.
D'autre part, le peu de vocations consacrées dans beaucoup de pays pourrait nous conduire à une grave tentation : celle de vouloir obtenir de nouveaux membres pour l'Institut en réduisant les exigences dans les liens d'association et avec eux le sentiment d'appartenance. Ceci entraînerait la perte d'identité de l'Institut et dès lors des Consacrés.
3. Dans le nouveau cycle historique dont nous parlons, le charisme de fondation sera le lien spécifique qui établit la cohésion interne entre ceux qui partagent la même mission. Mais il ne faut pas pour autant traduire cette cohésion interne en intégration par rapport à l'Institut. C'est plutôt l'Institut qui doit chercher à s'intégrer dans une association ou famille charismatique plus ample.
Dans ce processus l'Institut dirige ses efforts dans deux directions :
· Promouvoir et transmettre le charisme éducatif qui a fait naître l'Institut ; pour cela il établit des programmes de formation à divers niveaux pour ceux qui partagent sa mission et développe avec eux des liens de communion.
· Proposer un plus grand engagement dans le cadre de la communion pour la mission éducative à tous ceux qui se sentent plus attirés par le charisme
4. Mais il faut ajouter un autre programme d'action qui devient de plus en plus urgent : la communion réelle, le rapprochement et la collaboration entre les différentes familles charismatiques qui poursuivent la même mission éducative. Sur base des nombreuses coïncidences et dynamismes communs de nos charismes nous devrions procéder à un rapprochement à chaque niveau institutionnel, de telle façon que la mission éducative en soit bénéficiaire et que nous puissions donner à l'Église un témoignage de communion.
5. Dans le nouveau cycle il faut clarifier les différentes identités, tant du religieux que du laïc. La richesse viendra de la complémentarité des différences et non de leur suppression ou de la réduction des identités. Et dans ce domaine le plus grand effort incombe aux consacrés pour deux raisons :
· Leur identité transmet de manière prophétique les traits propres du charisme de fondation -ces traits auxquels nous faisions allusion dans la première partie de notre réflexion-. S'ils se perdent, il est fort probable que la famille charismatique correspondante disparaîtra aussi car aucun groupe religieux ne peut se maintenir longtemps sans l'existence de prophètes en son sein.
· D'autre part, leur identité a besoin de se défaire d'éléments additionnels qui correspondent à l'époque du cycle antérieur et doit se redéfinir au sein de l'Église-Communion en récupérant sa fonction essentielle de signe.
6. Récupérer et approfondir dans le consacré la conscience d'être signe est un véritable défi en ce cycle qui commence. Il y va non seulement de l'intérêt des consacrés eux-mêmes mais du bénéfice de la communauté ecclésiale et plus concrètement de la famille charismatique correspondante.
· Le nouveau cycle veut que les éducateurs consacrés consacrent plus de temps à la contemplation, à la réflexion partagée, a la relation profonde entre les personnes ; c'est la condition pour que se maintienne la capacité de découvrir chaque jour le charisme de fondation et pour qu'ils soient capables d'en être les inspirateurs et de le transmettre.
· La fonction d'assistance a marqué beaucoup de nos Congrégations : nous avons fourni une grande contribution au développement des peuples et cela se poursuit dans des secteurs géographiques les plus démunis. Mais quand cette fonction d'assistance est moins demandée, parce que les besoins éducatifs sont relativement satisfaits, comme c'est le cas dans les sociétés développées, survient la sensation d'inutilité : chez le religieux envers lui-même et dans la société par rapport à ces religieux. Le centre de gravité, et avec lui la raison d'être, ne se situait peut-être pas où il devait. C'est ce centre que nous devons récupérer. Il n'est pas dans la promotion éducative ou dans les tâches scolaires mais dans le signe qu'à travers elles nous devons offrir, le signe du Royaume de Dieu qui fait irruption dans notre monde.
· Le propre de la vie consacrée n'est pas de remplacer les autres croyants dans leur contribution à l'amélioration de l'humanité, et encore moins pour résoudre les problèmes éducatifs de la société. Le propre de la vie consacrée est d'aller devant, posant des signes du Royaume qui vient comme une utopie en devenir, non encore accomplie mais déjà visible. Ce qui lui revient, c'est la nouveauté ; quand la nouveauté a été assumée par la société ou, le cas échéant, par l'ensemble de l'Église, comme une fonction ordinaire, ceux qui l'ont fait connaître doivent se réjouir et se préparer à offrir de nouvelles alternatives : « nouvelles réponses aux nouveaux problèmes du monde d'aujourd'hui, nouveaux projets d'évangélisation pour les situations actuelles » (VC 73)
· Les éducateurs consacrés doivent porter leurs efforts non pas dans le maintien d'une présence routinière dans les ouvres traditionnelles mais dans la recherche de solutions à des problèmes éducatifs nouveaux à projeter des alternatives pour beaucoup d'enfants et d'adolescents déscolarisés, à continuer la rénovation de l'école comme l'ont fait leurs fondateurs. En tant que professionnels de l'enseignement les éducateurs consacrés doivent être efficaces dans leur travail, mais l'efficacité technique en soi ne suffit pas, dans bien des cas elle peut même se transformer en anesthésique qui fait oublier la raison d'être du consacré. Le professionnalisme à lui seul ne justifie en aucune façon la présence d'une personne consacrée dans l'école.
Dans ce contexte de l'extension de notre charisme de fondation Il nous faut maintenant répondre plus concrètement : Quels sont les signes que les éducateurs consacrés doivent apporter dans ce nouvel écosystème socio-ecclésial et en communion avec ceux qui participent au même charisme à partir d'autres identités chrétiennes ? La question se base sur celles que nous avons posées au début de cette 2ème partie mais nous nous situons maintenant dans la nouvelle communauté ministérielle. Dès lors toute réponse doit partir d'elle et en communion avec elle. Qu'est-ce que la société attend de nous et que trouvons-nous à lui offrir dans notre héritage charismatique ?
3. « AUJOURD'HUI CETTE PROPHETIE S'ACCOMPLIT DEVANT VOUS »
La clé d'entrée dans le nouveau cycle, la clé qui permet de prononcer avec foi et espérance l'affirmation de Jésus dans la synagogue de Nazareth consiste peut-être à reconnaître la convergence de ces trois facteurs :
· l'axe autour duquel se constitue notre identité : une communauté consacrée laïque qui vit pour le service éducatif des pauvres ;
· le noyau qui constitue le Mystère central de l'Église, tel qu'il a été manifesté à partir du concile Vatican II : la communion pour la mission ;
· certains besoins et aspirations fortement ressentis dans le monde aujourd'hui : le désir d'unité dans la diversité face à l'individualisme et la massification qui prédominent dans la société ; le besoin urgent de récupérer et intégrer tant d'enfants et de jeunes poussés vers la marginalisation ; et aussi le besoin de voix prophétiques qui défendent le meilleur de la culture et empêchent l'assoupissement des consciences. Dans le cycle antérieur, à l'époque de la modernité il fallait répondre aux besoins d'ordre, de rationalité, d'organisation, d'instruction, de professionnalisme ; les nouveaux besoins ont plus à voir avec la relation, la rencontre humaine, le sentiment d'appartenance, les liens sociaux.
· dans cette convergence tout nous indique que nous devons récupérer la position centrale de notre axe charismatique et le convertir en proposition éducative.
3.1. Récupérons la communauté et offrons-la comme signe d'espérance et de sens pour les nouveaux « fils des artisans et des pauvres ».
Construire le signe : la communauté est le signe principal à partir duquel les autres peuvent être perçus. Il est très exigent parce qu'il suppose en premier lieu que nos communautés récupèrent ou réaffirment la qualité de leur propre vie fraternelle ; et en second lieu, quelles soient capables de lui donner une visibilité sans laquelle elle ne serait pas signe. La vie fraternelle « est un acte prophétique dans une société où se cache, parfois sans qu'elle s'en rende compte, un profond désir de fraternité sans frontières » (VC 85). Témoigner de la communauté dans le milieu éducatif est le premier acte prophétique que l'on attend aujourd'hui du consacré dans l'école.
Mais ce ne sera pas un acte prophétique si elle n'a pas quelque chose ou beaucoup de radical. Pour cela nous devrons donner une véritable priorité à la construction de la vie interne de la communauté, sans l'éviter trop facilement à cause de l'urgence des tâches apostoliques externes. Et nous devrons adapter ce qu'il faut pour que le signe soit visible de façon transparente.
Transmettre et amplifier le signe : la communion en tant qu'acte prophétique a pour premiers destinataires les autres éducateurs avec lesquels on partage la mission. Avec eux, les consacrés, experts en communion, se proposent d'être des artisans de communion pour « encourager la spiritualité de communion » (VC 46, 51). Leur travail dans l'école devient ce premier maillon et très souvent il faut en rester à ce maillon aujourd'hui : la formation et l'animation de la communauté éducative et au sein de celle-ci de la communauté de foi. C'est une tâche qui se prolonge au-delà de l'âge de la retraite, de façons diverses.
En réalité, ce que nous avons appelé ces dernières années « mission partagée » a pour noyau central, et même comme seule traduction, le processus de communion, une communion extravertie, une communion missionnaire. Tout revient à créer des liens entre éducateurs : depuis ceux qui stimulent la solidarité entre les personnes et la coresponsabilité dans le projet commun en continuant par la communion dans la foi et l'accord sur les valeurs et le message de l'évangile jusqu'à parvenir à des liens ministériels en se sentant conjointement médiateurs de Dieu et de l'Église pour la mission et porteurs d'un charisme à garantir communautairement.
Transformer le signe en proposition éducative : à partir de la communauté éducative et de la communauté de foi, la proposition de communauté doit parvenir aux élèves. Il s'agit de faire tourner tout le projet éducatif autour de la communauté et la création de communauté proposant ainsi un modèle alternatif de personne face à une société massifiée et individualiste ; que l'école se structure et se présente comme lieu de rencontre, de convivialité, d'écoute, de communication ; que les options pédagogiques encouragent le travail en équipe face à l'individualisme, la solidarité face à la concurrence ; l'aide au faible face à la marginalisation ; la participation responsable face à la soumission passive. De cette façon l'éducation sera présentée comme service à la rencontre de l'homme
Au sommet de cette proposition se trouve la communauté chrétienne, résultat d'un processus d'initiation, qui n'est pas qu'un apprentissage de matières mais une expérience de fraternité chrétienne. Les éducateurs consacrés savent que parmi les tâches éducatives c'est celle qui demande le plus d'engagement de leur part, particulièrement comme signe prophétique qui pousse d'autres éducateurs chrétiens à s'y impliquer.
3.2. Récupérons l'option pour les pauvres comme caractéristique distinctive de chacune de nos communautés et convertissons-la en proposition éducative, comme perspective globale de toute l'éducation.
L'option pour les pauvres, si manifeste à l'origine de nos Congrégations respectives, n'était pas seulement un trait caractéristique sinon le moteur qui les mit en mouvement et qui donnait sens à tous ses projets. Actuellement l'option pour les pauvres est altérée sous différentes formes :
· Dans certains cas elle a été remplacée par l'option pour la globalité ou pour l'ensemble moins problématique ou simplement pour la classe moyenne ; et en même temps on faisait de discrètes concessions en moyens, personnel, temps., aux plus nécessiteux.
· En d'autres cas on a pacté avec le possibilisme c a d avec ce que les circonstances sociales, économiques, politiques permettent de faire sans grand problème. Ce pacte s'accompagne fréquemment d'une certaine mauvaise conscience parce que nous ne nous occupons pas de ceux qui devraient être nos destinataires préférés.
· Finalement, et toujours davantage, il y a la préoccupation de créer des ouvres qui soient significatives de l'option pour les pauvres ; bien qu'il ne soit pas rare non plus que ces signes restent marginaux et ne parviennent pas à interpeller le reste de la province religieuse.
Il n'y a pas de crédibilité possible, ni de motif qui puisse justifier une communauté religieuse éducatrice qui n'ait assumé l'option pour les pauvres. Et il n'y a pas d'entrée dans le nouveau cycle sans récupération de cette option ; une communauté qui vit pour les pauvres et lutte contre la pauvreté est probablement le signe dont le monde d'aujourd'hui a le plus besoin, là où la pauvreté est moins souvent le résultat d'une carence naturelle de biens que la conséquence de l'injustice.
L'option pour les pauvres ne consiste pas seulement dans la création d'ouvres éducatives dédiées aux pauvres. L'option doit être présente dans chaque communauté religieuse et, à travers elle, communiquée à la communauté de foi et à la communauté éducative. Elle se traduit par une tension qui nous conduit vers ceux qui sont aux « confins du monde » (Ac 1, 8), à la recherche de situations marginales, situations de pauvreté de types divers. Elle implique un changement de mentalité pour passer d'une attitude d'assistance qui a caractérisé l'époque antérieure, à une attitude plus prophétique qui demande de s'informer, de dénoncer, de collaborer avec ceux qui combattent la pauvreté, projeter des ruptures avec les institutions sociales injustes, changer les structures qui nous éloignent des pauvres.
L'option pour les pauvres doit se transformer en proposition éducative de tous les centres qui dépendent des Congrégations éductives, quels que soient leurs destinataires directs. Cela signifie entre autres que l'éducation à la justice doit devenir l'axe transversal de tout le programme éducatif. Cela signifie qu'il faut changer le modèle pédagogique de « l'homme libre » (celui qui domine la création, celui qui sait utiliser les ressources, celui qui est prêt à croître et à se réaliser.) par celui de « l'homme juste » (l'homme solidaire, celui qui se sent partie de la création, celui qui croît avec les autres.). Cela signifie également que nos centres éducatifs deviennent des lieux où on ne parle pas seulement du pauvre mais surtout où on donne la parole au pauvre, où on l'écoute, où on lui permet de nous interroger, où on transmet et amplifie sa voix pour qu'elle puisse parvenir depuis l'école à d'autres secteurs sociaux.
3.3. Récupérons la qualité de témoin de Dieu
Voilà le défi qui met à l'épreuve ce qui distingue notre identité d'éducateurs consacrés et qui a été souvent masqué par la dimension professionnelle. Il nous renvoie à la racine profonde de notre spiritualité, l'esprit de foi, qui nous donne la capacité d'être des prophètes aptes à lire les signes de Dieu dans l'histoire et dans le monde comme de reconnaître les « semences du Verbe » dans les cultures et les peuples.
Nous avons besoin de récupérer cette facette de notre identité qui nous définit comme communauté consacrée laïque qui cherche et rencontre Dieu dans les réalités humaines et signale aussi son Royaume en devenir. C'est pourquoi il dénonce la résistance de ce monde et de la culture à la venue de Dieu et aux valeurs de son Royaume.
En tant que prophètes dans l'éducation notre première contribution est d'être voix pour la culture. C'est notre travail d'écouter attentivement les questions les plus profondes et les plus urgentes qui surgissent dans notre époque et de les répercuter dans la communauté éducative face aux élèves et aux éducateurs. En tant qu'interlocuteurs privilégiés entre la foi et la culture il nous revient d'éclairer à partir de l'Évangile pour trouver des réponses valables aux questionnements de la vie ou, au moins, pour amplifier l'horizon dans lequel se cherchent les réponses. Ce n'est pas seulement une contribution intellectuelle mais existentielle : soumettons à la critique les modes de vie auxquels la société de consommation fait aspirer et proposons d'autres modes d'être dans le monde, libres de faux dieux. Et valorisons la proposition par notre présence caractérisée par la simplicité de vie de telle façon que notre manière de vivre signale clairement l'Unique qui donne fondement et plénitude à la vie humaine.
À travers la relation personnelle, offrons l'expérience d'une vie comme itinéraire vers Dieu ; l'expérience de recherche pour découvrir les signes par lesquels Dieu se rend présent ; l'expérience de contemplation pour plonger dans la profondeur des choses, des personnes, des évènements. En nous les autres éducateurs et les élèves doivent pouvoir découvrir l'habitude de se poser les questions les plus engagées afin de trouver les racines les plus profondes de la vie.
Nous pourrions dire que ce qui nous revient c'est d'apporter à l'école la question bien plus que la réponse ; des questions qui cherchent les « pourquoi » plus que les « comment » ; des questions qui conduisent à la rencontre avec le mystère des êtres et avec le mystère de Dieu.
Mais ce n'est pas un apport qui s'ajoute à l'activité scolaire. C'est une façon globale de comprendre le projet éducatif, comme l'art de mettre la personne en route. C'est pourquoi notre projet éducatif assume le défi de se convertir en projet évangélisateur et n'accepte d'aucune façon d'être réduit à un projet académique ou à l'application d'un programme d'étude.
La proposition comprend un aspect très spécifique de notre ministère d'éducateurs consacrés : les jeunes, mais aussi les compagnons de la communauté éducative ont besoin de trouver dans les personnes consacrées plutôt que des professionnels d'une matière quelconque, des maîtres et des guides experts en vie spirituelle (VC 55). Dans ce domaine, les éducateurs consacrés trouvent beaucoup de possibilités de servir les jeunes et les adultes comme éducateurs de la vie spirituelle même quand ils sont retirés de l'exercice de la profession.
Et pas seulement à titre personnel : les communautés consacrées doivent être conscientes de cette composante spécifique de leur identité prophétique, être des « lieux privilégiés où se fait l'expérience des chemins qui conduisent à Dieu » (Vie fraternelle en Communauté, 20), et avec cette conscience ils doivent planifier leur présence dans le cadre ou la proximité de la communauté éducative ; avec cette conscience ils cultivent, en tant que communauté, leur capacité de convoquer pour la prière, pour partager la recherche et l'expérience de Dieu, pour la lecture compréhensive de l'Écriture, pour le dialogue en profondeur entre foi et culture.
Conclusion
En terminant cette réflexion je voudrais rappeler encore ces paroles de Saint Jean-Baptiste de La Salle : « Jésus Christ est au milieu des Frères pour leur donner son Esprit-Saint » (EM 2, 26). Elles contiennent une promesse soumise à une condition.
La promesse n'est pas la survie, mais le don de l'Esprit : c'est le seul que Jésus nous promet pour que nous puissions accomplir la mission qu'il nous a confiée dans le présent que nous vivons.
Et la condition c'est une communauté réunie autour de Jésus. Ce fut la clé de notre existence. Comment le sera-t-elle dans les nouvelles conditions que nous avons décrites ?
La Déclaration sur le Frère des Écoles Chrétiennes dans le monde actuel disait en 1967 : « La communauté vivante en dialogue est le lieu par excellence de la présence et de l'action de l'Esprit-Saint » (D 7, 2). Ce n'est que dans ce type de communauté que nous entendrons la parole et l'envoi : « Il nous a consacrés pour porter la bonne nouvelle aux pauvres ». Et ce n'est qu'à partir de cette communauté que nous pourrons proclamer au nom de Jésus « Aujourd'hui cette prophétie s'accomplit devant vous » (Lc 4, 21). |