Discours de clôture de la réunion intercapitulaire
Frère Álvaro Rodríguez Echeverría
Supérieur Général

Rome, 22 mai 2004

Chers Frères,
Nous sommes arrivés au terme de notre assemblée intercapitulaire et avec vous, je rends grâces à Dieu pour ces deux semaines que nous avons vécues fraternellement et durant lesquelles nos réflexions et nos échanges ont porté su nos expériences et nos projets concernant notre engagement prioritaire de servir les pauvres et à partir d'eux, tous les jeunes par l'éducation chrétienne.

Je pense que ce fut un temps favorable et un temps de grâce qui nous permettra tous de vivre avec une force et un enthousiasme renouvelés la mise en ouvre des propositions du Chapitre pendant les trois prochaines années. Nous avons également réfléchi sur d'autres priorités importantes comme l'Association avec les laïcs, la restructuration, la rénovation de notre vie communautaire.et sur des points très pratiques, comme notre assemblée de 2006. Comme Marie, nous pouvons nous aussi chanter aujourd'hui notre Magnificat.

Je ne vais pas revenir sur les thèmes traités puisque pendant ces semaines nous avons pu les étudier et les approfondir. Je vais me centrer sur une autre priorité qui me semble également essentielle et de laquelle, je suis convaincu, va dépendre dans une grande mesure notre avenir. Je veux parler de la qualité de notre vie religieuse. Je crois que les trois qualificatifs que lui conviennent aujourd'hui sont : passion, radicalité et sens.

Le Document du prochain Congrès de la Vie religieuse qui aura lieu en novembre, et qui est organisé par l' Union des Supérieures Générales et l'Union des Supérieurs Généraux a pour titre : Passionnés par le Christ passionnés par l'humanité. C'est là une synthèse de ce à quoi notre vie est appelée. Nous devons récupérer ce « premier amour » doit nous parle Osée et revenir à la motivation essentielle, à l'expérience fondatrice de l'absolu de Dieu dans nos vies, telle que nous l'exprimons dans notre formule de consécration à la Trinité : « pour procurer votre gloire, autant qu'il me sera possible et que vous le demanderez de moi ». Expression de notre amour passionné pour le Seigneur, unique raison justifiant que nous soyons Frères. Gloire de Dieu qui se traduit en passion pour l'humanité. Passion qui nous décentre de nous-mêmes, de notre égoïsme et de nos intérêts personnels pour nous centrer sur Dieu et l'édification de son Royaume.

Nous avons une spiritualité merveilleuse, centrée sur la personne de Jésus, Verbe Incarné, et nourrie de sa Parole. Une spiritualité capable d'unifier la foi et la vie. Etre animateur au niveau d'un District, d'un sous Districts et d'une Délégation signifie maintenir vivante la flamme de la passion qui nous a mis en chemin et la communiquer à nos Frères. Nous devons éviter de devenir de simples fonctionnaires ou de simples administrateurs ; nous devons éviter de bureaucratiser notre mission. Le Frère Robert Comte, dans le document sur l'Identité Lasallienne qui nous a été remis pendant cette assemblée, parle du danger de se « fonctionnariser » et nous invite à retrouver périodiquement le dynamisme des commencements.

Certes, nous ne devons pas négliger la dimension administrative de notre fonction, mais nous devons être conscients que sans une vie spirituelle profonde centrée sur le Christ et l'Evangile notre mission devient un travail social, utile mais incapable de donner un sens plénier à son vie. Nous se devons pas oublier que comme religieux nous avons « davantage à crier l'absolu de Dieu qu'à exercer une fonction, à être davantage une présence qu'à remplir une tâche ». Nous pouvons nous demander jusqu'à quel point notre vie religieuse est une expérience de Dieu et jusqu'à quel point notre vie consiste avant tout à suivre Jésus dans le don de lui même au Père et à ses frères et soeurs. Nous devons aussi nous demander si notre propre vie spirituelle et notre prière est un exercice à accomplir ou un besoin vital.
Dans les dernières années nous avons fait un effort extraordinaire pour revenir aux sources de notre fondation, mais je ne suis pas aussi sûr que nous avons fait le même effort pour revenir à un Evangile sans gloses comme l'aimant à dire Saint François. Et je suis préoccupé par la superficialité et l'indifférence dans lesquelles je vis et dans lesquelles nous vivons notre relation à Dieu.
Ce qui nous est propre, c'est d'être évangéliquement significatifs et pas seulement d'être professionnellement efficaces. Nous devons être des sacrements de la possibilité et du besoin de vivre des relations profondes, enracinées dans l'amour du Christ. Si nous ne vivons pas radicalement notre vie religieuse, elle perd son sens. N'est-ce pas symptomatique que, lors de nos derniers Chapitres et dans cette Assemblée même, nous ayons inclus dans le thème de la communauté ce qui a rapport à la spiritualité et à notre consécration à Dieu et qu'il conviendrait peut être de traiter plus explicitement ?

Nous ne pouvons pas non plus passer sous silence les tentations qui nous guettent aujourd'hui. Je fais allusion :

Au sécularisme contre lequel notre Fondateur nous mettait en garde dans ses dernières recommandations. Quand nous parlons de Dieu, notre langage est souvent plus timide que celui de beaucoup de laïcs vivant avec conviction l'expérience de leur foi. Il arrive quelquefois que des jeunes qui viennent à nous en quête de spiritualité et de sens ne trouvent ni réponse ni un aide de notre part. Et cependant Paul VI définissait le religieux comme un Professionnel de Dieu. Notre Règle nous dit quant à elle, que « le caractère distinctif de la communauté des Frères est d'être une communauté de foi où l'on partage l'expérience de Dieu (R 48).

Au consumérisme. C'est un autre problème qui a envahi nos communautés. Nous vivons en disposant de tout. Nous pourrions nous interroger sur ce que signifie notre vie aux yeux de laïcs qui doivent lutter et travailler durement pour avoir le nécessaire alors que nous avons tellement de chances. Le consumérisme est une tentation permanente et pratiquement, nous en vivons. Nous devons nous efforcer de vivre plus simplement, de nous limiter dans nos dépenses et notre soif d'avoir besoin de tant de choses. Il ne faut pas que ce qui peu se faire une fois ou l'autre devient habituel et nous ne devons pas oublier l'appel que nous fait la Règle « à vivre comme les gens de condition modeste » (32). La vie religieuse est appelée à offrir un autre modèle de société et à ne pas copier le style de la société où nous vivons.


A' l'individualisme qui nous guette tous dans un monde où la personne est le centre de gravité, en même temps que cet autre problème de notre temps qu'est le relativisme : la tendance de nous fabriquer une relation subjective à notre mesure. Je pense que le meilleur antidote dans ce cas, c'est la spiritualité du fondateur une spiritualité équilibrée, humaine, « intégrante », christocentrique et qui donne une grande importance à la découverte de Dieu dans la réalité, à la fraternité, à la gratuité et à la simplicité..

A l'impact des nouvelles technologies. Ceci nous pose de grands défis au niveau de la formation initiale et permanente. Nous devons former nos jeunes Frères à utiliser ces nouveaux moyens. Non seulement à cause du danger de la pornographie, mais aussi à cause du temps que cela nous prend et qui peut devenir un prétexte à l'âge de la retraite pour ne pas chercher de nouveaux engagements apostoliques adaptés à cette nouvelle étape de la vie. Il est également important d'avoir des critères clairs pour l'emploi du téléphonie cellulaire, des lap-tops etc. Ces thèmes sont à étudier. Il n'y a pas à leur égard de réponses toutes faites, mais il faut y réfléchir. Un critère serait de voir tout cela à partir du prisme de la mission. Est ce que c'est nécessaire pour notre travail et notre apostolat ? Est-ce seulement pour des convenances personnelles ? Nous critiquons souvent les groupes intégristes ou fermés. Ils offrent cependant une spiritualité presque toujours discutables mais qui donne des convictions. Et nous qu'est-ce que nous offrons ? Uniquement des facilités ? Les jeunes d'aujourd'hui, paradoxalement cherchent à être mis au défi par des propositions radicales et exigeantes.

Frères nous ne devons pas oublier, comme le dit St. Paul que le Seigneur agit avec des instruments fragiles et pécheurs. Nous ne devons pas craindre de reconnaître nos incohérences et nos faiblesses. Les convictions lasalliennes d'un Dieu toujours proche, guidant nos vies et qui nous a engagés dans son ouvre doit maintenir vivante notre espérance. Et il existe des raisons pour que notre espérance grandisse.

Un premier motif c'est de constater dans nos statistiques la tendance évidente que dans les dernières années le nombre de Frères faisant leurs premiers voeux et leur profession perpétuelle est supérieur au nombre de Frères de voeux temporaires ou de Frères de voeux perpétuels qui nous quittent. La proportions est de 93 contre 37 pour les premiers et de 43 contre 29 pour les seconds (statistiques di 31 décembre 2003). Cela indique une plus grande persévérance, due sans doute à la grâce de Dieu et à une meilleure qualité de nos processus de formations.

Je voudrait en second lieu vous faire part de deux belles expériences que j'ai eues dans mes dernières visites pastorales. La première en Papouasie- Nouvelle Guinée lors de la visite du Holy Trinity Teachers College au Mont Hagen. Trois jeunes sont venues vers de moi à la fin d'une Rencontre pour me dire spontanément : « Les Frères, c'est différent » Je leur ai demandé et pourquoi dites-vous cela ?
Ils m'ont répondu : « Parce que les Frères sont toujours disponibles ; ils ont toujours du temps pour nous ». J'avoue que je me suis senti très fier d'être Frère.

La dernière expérience en Turquie fut plus récente. J'ai rencontré plus de deux cents élèves du collège St. Joseph de Kadiköy à Istanbul pour un temps de répónse à leurs questions. Nos élèves sont musulmans à l'exception de cinq ou six chrétiens et leur système d'éducation est totalement laïc. Nous avons à Kadiköy. Une petite communauté de trois Frères dont un seul travaille dans l'école. Un des jeunes m'a dit : « Je pense qu'être comme vous est une bonne chose. Est-ce que vous pourriez raconter comment vous être devenue Frère ?» Ma conclusion est que cela vaut la peine d'être Frère et que nous devons faire tout ce qui est à notre portée pour qu'après nous, de nouvelles générations puissent continuer notre mission. Vivre authentiquement notre vocation me semble être une condition indispensable pour qu'il en soit ainsi.
Le 21 mai 1996 sept moines trappistes ont été assassinés en Algérie. L'évêque d'Oran Monseigneur Pierre Claverie O.P. écrivait 40 jours seulement avant d'être lui aussi assassinée:

« Depuis le début du drame algérien on m'a souvent posé cette question : Que faites-vous là-bas ? Pourquoi restez-vous ? Nous sommes là-bas à cause de ce Messie crucifié. Pour rien de plus, pour personne d'autre. Nous n'avons pas d'intérêts à sauvegarder ni d'influences à conserver. Nous ne sommes pas non plus poussés par une quelconque perversion masochiste ou suicidaire. Nous n'avons aucun pouvoir. Nous restons en Algérie comme au chevet d'un ami ou d'un frère malade, pour lui tendre la main en silence, et lui rafraîchir le front. A cause de Jésus, parce que c'est Lui qui souffre de cette violence qui n'épargne personne. Il est de nouveau crucifié dans la chair de milliers d'innocents. Comme Marie, comme Jean nous sommes au pied de la croix sur laquelle Jésus meurt, abandonné des siens, bafoué par le peuple.

Est-ce qu'il n'est pas essentiel pour un chrétien d'être là, dans les lieux de souffrance et d'abandon ? Où l'Eglise pourrait-elle se tenir sinon là? Bien que cela puisse sembler paradoxal, la force, la vitalité, l'expérience, la fécondité de l'Eglise viennent de là. Pas d'ailleurs ni autrement. Tout le reste n'est que poudre aux yeux, illusion mondaine. L'Eglise se trompe elle-même et trompe le monde si elle se présente comme un pouvoir au milieu d'autres pouvoirs, comme une organisation même humanitaire ou comme un mouvement évangélique spectaculaire. Elle peut briller, mais elle ne peut pas brûler de l'amour de Dieu « fort comme la mort » (Ct 8, 6). Il s'agit, en effet et avant tout, d'amour et seulement d'amour, d'une passion pour laquelle Jésus nous a donné le goût et dont il a tracé le chemin : « Personne n'a un plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13).
Frères, nous aussi, nous sommes ici à cause de notre Messie crucifié. Nous ne devons pas prétendre être un pouvoir ni une organisation puissante ou prestigieuse. Nous n'avons pas d'intérêt sur lesquels il faut veiller, ni d'influences à conserver.Il s'agit pour nous aussi d'amour et uniquement d'amour, d'une passion qui, comme celle de Jésus, doit nous conduire à donner notre vie pour les enfants et les jeunes que le Seigneur nous a confiés. Il s'agit d'unir mystique et mission et de créer des espaces pour vivre en abondance.

Et je conclus par deux questions :
1. Comment faire en sorte que ce qui fut dans nos origines une experience nouvelle et significative de l'Evangile continue à garder son actualité ?
2. Sommes nous convaincus qu'il importe davantage de regarder en avant et de nous convertir à l'avenir, que de gérer le passé ?

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